Dess(e)in : 

Comme le savent bien les architectes, qui en usent largement, la spatialisation, autour d’eux, des photographies de repérage, des plans et des épures permettent l’émergence de nouvelles hypothèses, des solutions à des questions pas toujours explicitement posées. Ainsi est le processus psycho-perceptif des «gestalt » et les réalisateurs audiovisuels connaissent aussi le principe des ces aimantations structurantes, qui tout à coup apparient les éléments, les séquencent, mettent en continuum ce qui était auparavant un simple voisinage. D’ailleurs, comme dans un jeu prédictionnel et de hasard, cet hyperespace de travail est réaménagé pour sa maturation : on rapproche tel élément ou au contraire on l'éloigne, on en rajoute un comme on enlève un autre.

   

Les hypermédias procèdent de même avec leurs cyberarchitectures et leurs contenus : ils ne sont qu’en partie accessibles directement à nos sens, mais au cours du cheminement interactif, un dess(e)in émerge de ces dessins superposés comme des calques qu'anime une co-écriture entre l'auteur et l'interacteur. 

La Villette étant l’oeuvre d’un cabinet d’architecture, difficile, ne connaissant pas cette équipe de savoir quelle synergie s’est jouée entre des tempéraments différents et probablement complémentaires. Une chose est certaine Adrien Fainsilber (+) a signé une oeuvre qui se livre progressivement :    

    dans un premier temps par ses grands espaces à dominante rectiligne, 

    puis par le dédale des sudvisions, la multiplicité des parcours où interviennent les transversales et les courbes. 

La question ainsi posée module sa réponse par les seuils et passages réels, mais également par la disposition des matériaux transparents, translucides et réfléchissants. Ce que le déplacement réel réalise ici, le regard le virtualise là. De même, le principe fractal que nous avons largement adopté (comme une continuité de stockage et un principe scénaristique) est fortement à l’oeuvre dans une structure qui, comme l’éponge ou le corail, développe par ses replis, une surface considérable.

Nous tournons partiellement le dos aux "palais de mémoire", non dans leur intéressant principe mnémotechnique, mais parce qu'ils reconduisent trop volontiers un ancien modèle architectural, qui ne correspond plus, dans ses formes et ses fonctions, à la problématique du réseau. La Cité des Sciences, musée vivant,  atteste une diversité des approches de l'espace: en certains lieux l'architecture fait partie de la scénographie spectaculaire, en d'autres son esthétique devient, plus discrètement, ergonomie. Nous avons noté quelques uns de ces traits:

 

des passerelles, qui montent et descendent sur plusieurs niveaux et mezzanines, dehors comme dedans, font communiquer mais aussi permettent de s’isoler un instant du regard des autres : c’est nous à notre tour qui les regardons déambuler, chercher et trouver, passer outre ou s’émerveiller. Comme le suggérait Armand Amato - lorsque nous lui parlions de réinvestir les parties hautes et libres de l’espace (du côté des voûtes et dômes) - on pourrait imaginer un parcours surélevé à partir duquel le musée se livrerait dans cette hybridation des contenus et des hommes qui évoluent. Mais cette intéressante ambition serait précédée par une autre: élaborer les portions d’espace ainsi observables pour qu’elles constituent des unités chargées de sens, celui des cheminements comme des évitements, celui des passages nombreux ou rares, lents ou rapides.

   

"Perçu accéléré", musique de Jean Jacques Lemetre est à l'escalier sans fin de Sheppard ce que l'escalier de Penrose fut pour plusieurs oeuvres  d'Escher.  

Il serait intéressant d’adopter un regard «macroscopique » (+)  pour réinvestir les portions d’espace relevant de cette démarche : les autres parties, couvertes de plafonds, gagneraient aussi à s’étoffer en des structures paysagères et rayonnantes.  Il en découlerait, en harmonie avec les architectes qui conçurent cet espace, une cyberarchitecture médiatique la prolongeant, comme le miroir le fait d’un mur, l’acoustique sonore la lutherie des parois...    

De grandes maquettes nous font voir les profondeurs de la terre, les racines d’un volcan « éclaté ». Ailleurs c’est le corps humain. Mais la localisation des différentes parties souffre parfois de l'absence d’un schéma directeur. On devrait plus souvent consulter les maîtres- d'oeuvre initiaux, de sorte que la structuration globale serve le propos local comme global. Actuellement les modes de présentation restent hétérogènes. Cette tendance « morcellante » atteignit son paroxysme avec les « bornes » de consultation : heureusement cette forme minimale d’interaction ne bénéficie plus de l'«effet-mode»...    
Notre préoccupation est la conception de portions d'espace en correspondance les unes avec les autres, en s'inspirant du "genius loci", présent à l'extérieur comme à l'intérieur, manifestant le chaos ici en partie maîtrisé:

des serres, aquariums, vivariums... des oeuvres artistiques qui relaient cette présence du vivant au sein du mécanique. Je me souviens d’une époque où l’on avait d'avantage le sentiment que des chercheurs expérimentaient in-vitro comme in-vivo l’acclimatation de diverses espèces, simulaient et montraient leur croissance. 

 
  

des verrières et des miroirs, des matériaux pour protéger sans isoler. Ces nombreuses perspectives paysagères, ouvrent sur l'extérieur et l'anticipent.   
les jardins-mandalas, sous le signe des  éléments : huit selon les chinois et les trigrammes du Yi King. Leur beauté est un peu négligée et mériterait d'être réinvestie, sur place comme à partir de maquettes 3D invitant à les redécouvrir;


un labyrinthe aménagé, où l’on cherche sans s’égarer. A la périphérie, des points d’ envol, des « folies », parfois aménagées, dédiées à une fonction, mais qui, tout aussi bien, ne mènent qu’à un «point-de-vue » surélevé...

   

Les utopies réalisables

En 1989 j’avais proposé  à Jean jacques Lemetre cette idée (dans l'air du temps) d’un espace esthétiquement en rapport - je ne le savais pas alors - avec l’esprit du chorégraphe qui créa le point d’orgue aux Jeux Olympiques d’Albertville. Cette scénographie pour un cyber-opéra, resta malheureusement au stade d'un projet franco-canadien.   
Sur fond de voûte hémisphèrique (planétarium ou dôme Panrama, Imax...) j’imaginais les acteurs-danseurs évoluant dans une fausse apesanteur au sein d’images 3D. Au fil du temps, cette idée s’étoffa des possibilités chorégraphiques des rubans aériens, qui peuvent constituer des écrans transitoires, mais aussi la magique interaction, comme un ballet de particules micro ou macroscopiques, de sphères gonflées, captives ou dynamiques. Cette évolution progressive du monde atomique au cosmos, mainte fois abordée, connaîtrait ici un principe de simulation renouvellé, multisensoriel, l’Anna Montessori de l’astrophysique, avec son alphabet de formes, de textures et de couleurs actualisant notre rapport à l’Univers.(+)     
Lorsque, il y a deux ans, je parlai à JJL de mon projet d’Apyramide, il eut spontanément la vision du huitième niveau, le dôme intégrant la somme des contenus co-manifestés sur la spirale des sept gradins intérieurs : selon lui, dans une intuition musico- spatiale, cette partie de la structure (virtuelle ou (et) matérielle) s’élèverait pour partager son expérience avec le Monde. Les montgolfières sont associées à la conquête de l’espace aérien, à l’initiation d’un nouveau regard sur les paysages, aux lumières des révolutions mais aussi aux clameurs des guerres.    
Cette fois, au premier jour de Janvier 2001, cette cybermontgolfière serait un gigantesque écran rétroprojeté, susceptible d’entraîner dans son sillage nos médiateurs corporels échappant à la pesanteurs. Par eux, danseurs, acrobates, chanteurs et comédiens, l’ère de « la virtualité incarnée » serait annoncée et partagée, bien mieux que par des clones et avatars virtuels dans leurs petites lucarnes.

   

Une très belle scénographie en extérieurs est envisageable, son cheminement pouvant s'opérer au sol, par air et sur les eaux.     Ouvrons ensemble un nouveau "livremonde" distinct de celui de Régis Debray, pour co-célébrer le troisième millénaire du continent humain. 

 
   
 WWW

Si l'on considère l'engouement croissant pour les échanges en réseaux autrement que comme un effet mode, résultat d'une publicité sans précédent, une forme personnalisée de Centres de Ressources multi et hypermédia lui fait encore défaut. Pour répondre à la diversité des besoins, une partie de ces "antennes" gagne à être mobile et polyvalente. Au moment de coïncidence de l’ADSL, du Netbox et du Wap, les tendances centripètes et centrifuges se combinent et pourraient s’équilibrer : la tendance sédentaire à la domotique et au télétravail peut appeler, en complémentarité, le nomadisme des dispositifs artistiques, culturels et éducatifs. Cette révolution se préfigure déjà à travers les « ordinateurs vestimentaires » appréhendés positi- vement par le sociologue Charles Halary [+] : au lieu de l’uniformisation redoutée, personnalisation de ce nouveau sur-mesure, si l'art d'une May Livory [+], par exemple, en fait des "juste-au-corps" ! 

Le programme de recherche appliquée que nous poursuivons au sein d’Ergolab, s'efforce de traiter d'ensemble certaines des questions posées par l'hégémonie des autoroutes de l'information.   
Communiquer en réseau n'est pas simplement une affaire de connectique, de bauds, de bits et de nombre de bornes de consultation proposées au plus grand nombre (dont une partie n'aura, sous cette forme, que faire). Il s'agit d'avantage de favoriser une relation, une transformation de ces contenus de manière à ce que ces échanges potentiels puissent se concrétiser, se diversifier,  prendre une valeur culturelle.   
Ted NELSON baptisa Xanadu cette synergie hypermédiatique, tandis que l'écrivain Théodore STURGEON  situait cette transformation dans l'être humain lui-même. 

Peut-on regarder plus loin que le monde clos de la réalité virtuelle ? Peut-on regarder ailleurs qu'en direction de la visiophonie interactive ? Bien sûr, en considérant notamment que le temps économisé par la virtualisation des échanges et le télétravail (moins de trajets) est un capital de convivialité, de culture, de loisirs qui doit toujours être (re)dépensé !  


Les échanges "hors-lieu-hors-temps" impliquent, en retour, une matérialisation compensatrice du dialogue, des rencontres, des spectacles et des fêtes...    
C'est cette orientation que nous avons prise, en considérant les exigences en matière de télédomotique et de spectacle, comme relevant de principes scénographiques et ergonomiques communs. Dans cette perspective, l'hypermédiatisation apparaît une science de l’information   qui tend vers une écosophie de la communication

Planifier l'implantation d'une autoroute, et d'un échangeur, s'ac- compagne aujourd'hui, en amont, d'un important travail systémique permettant sa claire insertion dans le tissus socio-économique et l'urbanisme d'une région. Le fonctionnement effectif des autoroutes de l'information relève d'une telle cohérence, à trois niveaux:  


   
  • 1 A- Que les flux d'informations puissent se réaliser, en toute sécurité, au mieux de la quantité et de la qualité, est la  mission des Télé-communications. 

  • 2 A- Ce volume et cette richesse multimodale en inform- ations supposent des moyens d'accès, des interfaces non seulement adaptées (selon les critères d'hier), mais renouvellées en terme d'ergonomie de la communication (selon des critères en plein devenir). 
  • 3 A- Cette (hyper) richesse collective doit enfin être partagée, éprouvée au delà des sites de consultation traditionnellement dédiés. Cette dissémination se fera en direction des lieux d'éducation, de création et de recherche. 

    1 B- La première catégorie d'objectifs peut être considérée comme atteinte au plan technique (Internet, Numéris, ADSL...) et la progression du réseau se poursuit. Sa répartition mondiale, le partage de son coût, restent cependant un problème de fond.  

  • 2 B- Entre les propositions dites de réalité virtuelle (Nasa...) et celles de la virtualité incarnée (Xerox...), des solutions intermédiaires se cherchent encore. Elles concernent la forme (implantation bureautique et domotique) des dispositifs et les contenus, le (re)traitement de l'information (bases de données, multimédia, hypermédia) servis par des interfaces multimodales et multidimension- nelles. 
  • 3 B- Le troisième niveau (lié au second) reste jusqu'ici le plus négligé. Les sites de consultation informatique se ressemblent (encore) trop, qu'on soit dans un lycée, un collège technique, une école d'art, une université, et cette standardisation n'est pas adaptée aux besoins (des plus concrets aux plus abstraits) et aux sensibilités différentes. 

La mission que poursuit l'architecture- prospective  la met particulièrement en mesure d'élaborer un  espace agoral  où le présent et l’avenir technosociologique des relations en réseau seront éprouvés, questionnés, explorés comme l’inventaire, la découverte d’un continent humain.  


Le « continuum culturel » [+] que nous proposons,  est un ensemble constitué d’un dispositif et de dispositions scénaristiques innovants : il ouvre des perspectives pédagogiques et artistiques, méthodologiques et relationnelles : l’émergence symbiotique d’une cyberarchitecture, l’Apyramide, se constituera à partir des interactions effectives en réseau.